L’ivresse du pire ou le renouvellement des pratiques politiques

Que le Front National donne de la ville de Perpignan une image sinistre est dans l’ordre des choses. C’est conforme à son idéologie mortifère. Il faut que ça aille mal, toujours plus mal pour qu’il parvienne à imposer ses solutions radicales. Mais on comprend mal qu’autant de candidats lui aient emboité le pas.

21 mars 2014 028

Légende : La réalité : au centre ville de Perpignan, moins de 5% des commerces sont fermés.

La liste des jeunes engagés, dont l’initiative est pourtant des plus intéressantes, s’est, elle aussi laisser happer par le tourbillon de la dépression ambiante.

Par contre nous comprenons très bien ce que disent ces jeunes quand ils écrivent : « Faire un programme ? Comme les candidats traditionnels ? Ce n’est pas notre truc ! Ces programmes ne sont qu’une compilation de mensonges : d’ailleurs rien de ce qui a été promis en 2008 et 2009 n’a été tenu par les élus en place… »(profession de foi )

Les jeunes engagés ne sont pas les seuls à penser que les promesses sont faites pour ne pas être tenues. Cette opinion est largement partagée.

Hannah Arendt écrit : « Il n’a jamais fait de doute pour personne que la vérité et la politique sont en assez mauvais termes, et nul autant que je sache, n’a jamais compté la bonne foi au nombre des vertus politiques. Les mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien ou de démagogue, mais aussi celui d’homme d’Etat.» Ensuite elle pose une question : « Est-il de l’essence même de la vérité d’être impuissante et de l’essence même du pouvoir d’être trompeur ? » Essai Vérité et politique. Volume La crise de la culture.

La politique est en crise, mais c’est une bonne crise, une crise utile. La parole et les pratiques politiques sont rejetées parce qu’elles sont trompeuses et mensongères.

Il faut donc proposer des solutions pour remédier à cette grave crise de confiance.

C’est ce que font les listes conduites par Jean Codognès, Jean-Marc Pujol et Clotilde Ripoull. Aux municipales de 2008 et de 2009, Codognès et Ripoull dénonçaient diverses dérives. Même si en 2014 ils continuent à pointer du doigt un certains nombres de travers, comme le clientélisme, leur programme met en avant des propositions pour faire évoluer les pratiques politiques. Ils ont, ainsi que Jean-Marc Pujol signé la charte municipale d’Anticor. La mise en pratique de ses engagements exigeants représenterait une avancée très importante en matière de : Non cumul des mandats et des fonctions exécutives, de transparence, de reconnaissance de l’opposition, de participation citoyenne, de publicité des informations, de traitement des atteintes à la probité, de prévention du trafic d’influence, de choix des organismes financiers prêteurs.

Mais si les listes Codognès, Pujol et Ripoull ont fait un grand pas qui va vers une évolution des pratiques politiques, elles gardent un pied dans le passé. Ne serait-ce qu’au niveau du discours.

Pour que la parole politique retrouve de la crédibilité il faut aussi que les candidats apprennent à respecter les électeurs. Clotilde Ripoull annonce qu’élue, elle investirait 300 millions en six ans dans le développement économique, qu’elle créerait 4 pôles de compétitivité et que ça créerait 10 000 emplois privés. Ce n’est pas raisonnable. Ça défie la réalité économique.

Jacques Cresta est lui d’une totale mauvaise foi. Il promet un service public de l’eau dès 2014 alors que le marché avec Véolia vient d’être reconduit pour 12 ans. Sans d’ailleurs que les élus socialistes de l’agglo s’y soient opposés. Mieux ! ils l’ont approuvé. Et rompre le contrat avec Véolia aurait un coût phénoménal. Dans son tract sur l’eau, Jacques Cresta déclare : « Non à un maire et à un conseil municipal qui par leurs décisions enrichissent une multinationale ». C’est pourtant lui, qui est conseiller régional et Christian Bourquin qui ont fait le forcing pour que la gestion de plusieurs aéroports, dont celui de Perpignan, soit confiée à Véolia.

C’est formidable le bus gratuit. Mais ça coûte combien ? Il n’y a pas le début d’une étude financière. C’est juste un attrape électeurs. C’est vrai que c’est séduisant. Comme le train à 1 euro promis en 2010. Les usagers de la ligne Perpignan-Villefranche sont contents. Mais ceux des autres lignes nettement moins. Il n’est pas possible de continuer à traiter les électeurs ainsi, sauf à vouloir en faire des abstentionnistes ou à vouloir gonfler les rangs de ceux qui vont voter pour la dynastie Le Pen.

Jean Codognès a fait un effort pour crédibiliser son grand projet. Il a fait appel à un spécialiste du Tramway, Marc Le Tourneur, expert mobilité et déplacements urbains, ancien directeur des réseaux bus-tram de Strasbourg et de Montpellier. Sur la base des éléments qu’il donne, le projet semble convaincant, mais il manque une étude approfondie qui réponde aux questions que l’électeur pourrait se poser sur son coût et sa faisabilité. Il s’agit là d’un projet de grande ampleur, une ligne de 10 km reliant l’hôpital à l’université, pour lequel on ne peut pas se prononcer favorablement uniquement parce que c’est un moyen de transport séduisant et que les vieux Perpignanais ont la nostalgie du tramway. Un tramway dont Claude Simon a fait l’élément central du plus court et du plus accessible de ses romans, Le tramway. Le diable se loge dans les détails. Sur son site de campagne Jean Codognès, on voit une photo d’un tramway ainsi légendé : « Remplacer le bitume par un espace vert, c’est possible ! » Oui mais dans une ville où il pleut tout au long de l’année. A Perpignan la pelouse est une aberration car son arrosage nécessite une quantité d’eau beaucoup trop importante.

21 mars 2014 026

(Un lecteur nous signale que c’est une photo du tram de Mulhouse. Merci à lui.)

La liste Pujol promet 300 places de parking place de Catalogne. Comme en 2008 et 2009. Il a d’ailleurs été considéré urgent de fermer les Parcoville pour construire ce nouveau parking. Plus de 200 places de parking gelées depuis 2010. Pour rien. Et pour combien de temps encore ? Cela aurait mérité quelques explications.

Nous pourrions dresser une assez longue liste des trompes électeurs. C’est Cresta dont les mandats de conseiller régional et de député n’apparaissent sur aucun tract. Aliot a fait la même chose avec le logo du FN.

Et oui, plus grand monde n’est dupe, cette façon de faire de la politique fonctionne de moins en moins. Et dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que ces municipales ne captivent pas les foules.

En reprenant l’idée d’Arendt, on peut affirmer qu’il n’est pas dans l’essence de la vérité d’être impuissante et du pouvoir d’être trompeur. A nous électeurs de ne pas nous résigner. Surtout si nous mesurons l’ampleur des risques.

Mais comme l’écrivait Montesquieu : « On va au mal par une pente insensible, et on ne la remonte au bien que par un effort. »

Fabrice Thomas
contact :c.politique@orange.fr

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