Rose mafia : un témoignage exceptionnel

 Rose Mafia, livre écrit par Gérard Dalongeville, ancien maire socialiste d’Hénin-Beaumont, est un document exceptionnel. Les affaires de corruption sont nombreuses, mais les aveux d’élus qui s’y sont livrés sont rarissimes. C’est la première fois qu’un élu raconte dans le détail, le fonctionnement du système de corruption dont il a été un témoin de premier plan. Gérard Dalongeville est mis en examen pour détournements de fonds publics.

Le Pas-de-Calais est un bastion historique où le PS est presque hégémonique. Hénin-Beaumont, ville de 27 000 habitants se situe au cœur de l’ancien bassin minier : à 30 km de Lille, à 20 km d’Arras, à 15 km de Lièvin, la ville du seigneur du bassin minier (160 000 habitants), Jean-Pierre Kucheida, député-maire. Liévin un nom mythique au PS. C’est la première section de France avec 1 200 cartes pour 35 000 habitants.

Le 7 avril 2009, le maire d’Hénin-Beaumont est réveillé par des policiers de la PJ. Après une garde à vue, il sera placé en détention provisoire et il ne ressortira de prison que le 19 novembre, 7 mois plus tard. Il ne reconnait aucun des faits qui lui sont reprochés. Ce qui lui vaut les félicitations de Percheron (sénateur et président du conseil régional du Pas-de-Calais), « Bravo Gérard, tu as été extraordinaire,  tu as tenu bon pendant un an. »

Ses amis rassurent Gérard Dalongeville, « Pour ton procès, on a tout prévu, tout est organisé. Le juge Pichoff a présidé certains de nos procès à Béthune ». Et on lui explique que le juge recevra 60 000 euros. Le procès qui s’annonce parait réglé d’avance. Sûr de son sort, Dalongeville viole son contrôle judiciaire en rencontrant et en échangeant des coups de téléphone avec ses co-accusés et cela dans le département du Pas-de-Calais alors qu’il est assigné à résidence dans les Vosges. Mais tout ce petit monde est placé sous écoute téléphonique. Le pot aux roses est dévoilé. Et pour Gérard Dalongeville cela signifie le retour en détention avec, devant lui, un long séjour en prison. C’est ce qui le conduit, au bout de deux jours et à l’approche de Noël à écrire au juge en commençant à lui livrer les mécanismes du système de corruption et en lui faisant part de sa décision de dire tout ce qu’il sait sur les marchés publics truqués, sur le financement du PS, sur l’enrichissement personnel des féodaux du PS. Cinq semaines plus tard, il sort de prison. Il laisse sa place au juge Pichoff.

De la matière de ses aveux, l’ancien maire-socialiste a fait un livre dans lequel il raconte dans le détail, en citant tous les noms des acteurs, comment fonctionne ce « système pourri jusqu’à la moelle ». Comme Claude Chopin, grand argentier du parti mis à l’honneur par François Hollande pour ses cinquante ans de fidélité au PS… « Et cinquante ans de magouille », écrit l’auteur qui met à plat le vaste système de trucage des marchés publics. On y découvre aussi le rôle des sociétés d’économie mixte. Des entreprises contrôlées par des élus agissant le plus souvent dans le secteur de l’immobilier. Il est tout le temps question d’enveloppes qui contiennent de fortes sommes en espèce.

Affairisme et clientélisme sont les deux piliers de ce système qui n’a plus rien de démocratique. L’emploi du mot « mafia » est d’ailleurs pleinement justifié. C’est du banditisme.

Le clientélisme est omniprésent. La Soginorpa (société d’économie mixte) présidée par JPK, Jean-Pierre Kucheida : « attribue à qui elle veut des logements, des maisons individuelles très prisées dans le bassin minier. Le clientélisme c’est le maillon qui permet de compléter le système Kucheida : l’attribution d’avantages divers est essentielle, elle permet de tenir les électeurs, la famille, les enfants… et, compte tenu du parc immobilier de la Soginorpa, plus de 60 000 logements, cela permet de s’attacher les faveurs de bon nombre de familles… »… « C’est un véritable contrôle du corps électoral qui est mis en place, un encadrement qui constitue également une forme d’infantilisation. »… « La démocratie locale à dès lors été remplacée par un échange d’aides et de prébendes contre un soutien électoral, tandis que les protagonistes  du système, se tenant les uns les autres par des faveurs ou des secrets dont la révélation ferait mauvais effet, restent dans un entre-soi particulièrement malsain. »

La manne de l’emploi joue un grand rôle dans le fonctionnement du système qui permet de placer un territoire sous contrôle. On fournit bien sûr de bons postes aux proches, aux conjoints, aux enfants… Cela permet de tenir beaucoup de monde et d’obtenir la soumission au système. Et dans ce bassin minier où le taux de chômage frôle les 20%, le travail c’est la vie. Sortir du système, c’est tout perdre. Alors chacun fait ce que l’on attend de lui. Tout cela est finement raconté par un homme qui a, pendant 20 ans, été aux premières loges. Précisons que tout se petit monde est membre de la FM et de la même obédience, le Grand Orient de France.

Tout baignait dans l’huile jusqu’à ce qu’en 2007 la chambre régionale des comptes qui avait placé la mairie d’Hénin-Beaumont sous surveillance en raison de sa mauvaise situation financière, s’intéresse à des factures d’avion taxi pour la très modique somme de 101 512 euros. Voyages vers Cannes, la Corse, Carcassonne, Biarritz, Montpellier et le Luxemboug. Le Luxembourg où Gérard Dalongeville est convaincu que Chopin blanchissait l’argent du « système PS du Pas-de-Calais ».

Gérard Dalongeville a rencontré Fabrice Paszkowski, le chef d’entreprise du Pas-de-Calais qui est soupçonné d’avoir organisé les voyages de péripatéticiennes venues fournir des moments de détente à  Dominique Strauss-Khan, alors directeur général du FMI à New-York. Paszkowski est un important fournisseur de matériel médical, comme le fils Méllick, ancien ministre, un des féodaux du Pas-de-Calais. Ils « mettent à profit leur relations avec des élus socialistes pour placer leur matériel médical. »… « En fait, le système Mellick père et fis est organisé dans le domaine du matériel médical, tout comme le système Kucheida. »… « A eux deux, Mellick et Paszkowski obtiennent tous les marchés (hôpitaux, maisons de retraite…  où des élus socialistes siègent ou président le conseil d’administration.) »

Rose Mafia 2, l’enquête, est un livre écrit par un journaliste, Martin Leprince. Etait-il besoin d’apporter la preuve que ce que dit Gérard Dalongeville est vrai ? C’est l’exercice auquel s’est livré le journaliste. Son enquête confirme le vaste système de corruption mis en place par des grands élus du PS notamment autour de l’attribution des marchés publics. Tout comme Dalongeville il s’arrête sur l’autisme de la direction du PS qui protège les dirigeants de la plus grosse fédération de France. La montée du FN est la conséquence la plus visible de ces affaires politico-financières. Marine Le Pen a, lors de l’élection présidentielle, obtenu 25% des voix du Pas-de-Calais.

Quelques têtes sont tombées, celles de Dalongeville bien sûr, celle de Kucheida tombera, mais l’ancien maire d’Hénin-Beaumont est persuadé que beaucoup d’élus et de chefs d’entreprises ont intérêt à ce que ce système perdure. Un pessimisme justifié. Mis en place depuis des décennies, ce système très structuré aux nombreuses ramifications survivra sans problème à cette affaire. Kucheida est poursuivi pour avoir fait un usage personnel des cartes bleues de sociétés d’économie mixtes qu’il présidait. Ce pauvre homme à un faible pour les grandes tables de la gastronomie française où l’on dépense en un repas ce que d’autres ont pour manger pendant un mois.

Gérard Dalongeville se livre à une réflexion sur les origines du mal. C’est sans surprise que l’on lit : « L’absence de renouvellement du personnel politique est particulièrement nuisible. La démocratie peut-elle fonctionner sainement quand le trio qui contrôle le PS dans le département, Kucheida, Percheron et Mellick, est au pouvoir depuis le début des années 1980. »… « Il est vraisemblable que la limitation des mandats dans le temps permettrait de corriger ces abus de pouvoir et ces dysfonctionnements. »

La limitation des mandats, en nombre et dans la durée, est la première et la plus efficace mesure qui doit être prise pour empêcher la constitution de fiefs féodaux. Mais elle ne suffira pas. Il faut aller plus loin. Notamment en matière de contrôle et de transparence de l’argent public afin d’enrayer une corruption dont on sait qu’elle ne s’épanouit pas seulement dans les fiefs du PS, même si là, elle y atteint des sommets. La corruption concerne aussi des élus locaux de droite, mais sans systèmes aussi organisés et aussi mafieux. Il faut aussi, c’est primordial, une presse régionale indépendante jouant son rôle de contre pouvoir. Il faudrait pour cela que les collectivités territoriales ne puissent plus être les importants bailleurs de fonds des journaux régionaux à travers des achats d’espace publicitaires massifs qui servent surtout à acheter un traitement rédactionnel favorable. En clair, il faut plus de démocratie.

Un sacré livre. Jamais un système clientéliste, affairiste et despotique comme celui mis en place dans le Pas-de-Calais et ailleurs n’avait été aussi précisément décrit. Jamais. Et pourtant Gérard Dalongeville précise que ce qu’il raconte, n’est que ce qu’il pouvait voir de la mairie d’Hénin-Beaumont et que ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Fabrice Thomas

Rose Mafia, Gérard Dalongeville. Editions Jacob-Duvernet. 20 euros.

PS : Ce livre dérange tellement le PS qu’il a été ignoré par Le Monde, le quotidien du soir détenu par trois milliardaires roses, Pigasse, Niel et Bergé.

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