Marine Le Pen a eu un boulevard devant elle

Il faut toujours prendre un peu de recul sur les déclarations et les commentaires à chaud. Ils comportent souvent pas mal d’arrangements avec les faits.

A Tulle, dimanche soir, François Hollande déclara : « Le discours du candidat sortant tout au long de ces derniers mois a fait le jeu de l’extrême-droite. Jamais le FN n’avait atteint un tel niveau même en 2002 ».

Le candidat du PS n’a pas été tout seul à dire ça. Rares sont les commentateurs qui n’ont pas présenté le score de Marine le Pen comme un évènement historique.

En 2002, l’extrême droite avait deux candidats, Jean-Marie le Pen et Bruno Mégret, le premier avait fait 16,86% des voix et le second, 2,34%. Soit un total de 19,20% à comparer avec les 17,90% de 2012.

Le Front National est depuis près de 30 ans bien installé dans le paysage politique. 14,38% à l’élection présidentielle de 1988. 15% à celle de 1995.

Certes la petite entreprise familiale des Le Pen a connu des hauts et des bas. En arrivant au second tour de l’élection présidentielle de 2002, le candidat du FN provoqua un traumatisme qui atteignit même son électorat. Le 21 avril 2002 au premier tour de la présidentielle, le candidat du FN, avec 16,86% des suffrages exprimés rassembla 4 800 000 électeurs. Deux mois plus tard, au premier tour des législatives, il tomba à 11,34% et 2 800 000 voix. 2 millions d’électeurs s’étaient évanouis en quelques semaines.

En 1988, en 1995, en 2002, il n’y avait pas Sarkozy.

En 2002, la France sortait de 5 ans de cohabitation avec Lionel Jospin comme premier ministre.

A l’élection présidentielle suivante, en 2007, le traumatisme du 21 avril était encore dans les mémoires. Cette situation a profité à Nicolas Sarkozy. Et cela d’autant plus qu’il a su convaincre une partie des électeurs du FN de voter pour lui. Il n’a pas, comme ses prédécesseurs de droite, fait l’impasse sur le thème de l’immigration qui est, au nom de l’antiracisme, depuis 30 ans complètement diabolisé par la gauche. Lors du débat de l’entre deux tours, le candidat de la droite n’hésita pas à opposer une immigration choisie aux régularisations massives que proposait Ségolène Royal.  Avec 10,44% des voix, Le FN n’a quand même pas fait un score négligeable.

En 2012, Marine Le Pen a récupéré l’électorat du FN. Cela explique en très grande partie sa troisième place à près de 18%.

Comme son père, en 2002, Marine le Pen a eu un boulevard devant elle. Le PS n’a pas attaqué celle qui prend des voix à la droite. La droite a ménagé le FN dans l’espoir de récupérer ses électeurs au second tour. Un FN dont les thèses auraient dans le cadre du débat démocratique été combattues par le PS et par l’UMP ne serait pas arrivé à ce niveau. Quant, pour des raisons bassement politiciennes, on ménage l’extrême-droite, il ne faut pas ensuite s’étonner qu’elle prospère.

Les propos répétés de Louis Aliot sur le déremboursement de ce qu’il a appelé « l’avortement de confort » auraient, en d’autres temps, déclenché des tempêtes.

Dans l’éditorial du Monde qui suit le premier tour, Eric Izraelewicz écrit : « Par sa personnalité, son style et ses propositions, la fille du fondateur du FN a réussi l’opération de dédiabolisation de son parti ».

Cette dédiabolisation doit beaucoup à ceux qui n’ont pas cessé de décerner des brevets de vertu au FN. Combien de fois n’a-t-on pas entendu, même Elisabeth Badinter, proclamer que le FN était le seul parti qui défendait la laïcité. Combien de fois ? Alors que le FN n’a pas voulu de la loi interdisant le port des signes religieux à l’école adoptée à l’initiative de Jacques Chirac, comme il a combattu la loi voulue par Sarkozy pour interdire le port de la burqa dans l’espace public.

Marine Le Pen et Louis Aliot ont considérablement fait évoluer la ligne politique du Front National. La nouvelle doctrine se construit sur le rejet du mondialisme : « Une idéologie, qui a pour trait principal de nier l’utilité des nations, leur adaptation au monde “postmoderne“, et qui vise à façonner un nouvel homme, sorte d’homo mondialisus, vivant hors sol, sans identité autre que celle de consommateur global, rebaptisé “citoyen du monde“ pour masquer le caractère profondément mercantile de cet objectif. » (Marine Le Pen, Pour que vive la France, livre entièrement consacrée à la nouvelle doctrine du FN.)

On sait clairement quelle forme d’organisation sociale le FN refuse. Mais que nous propose ce parti pour qui le nationalisme est la réponse à tout ? Il y a dans ce livre et dans les propositions du FN un vide démocratique qui laisse craindre que l’Etat solide qui est présenté comme la panacée soit un état fort et autoritaire. Pourquoi les descendants de l’un des deux grands totalitarismes qui ont ensanglanté le XX ième siècle ne mettent ils pas la démocratie au cœur de leur projet de société ? Parce qu’elle n’est pas dans leur ADN ?

Le FN a le droit de dénoncer tout ce qu’il veut, autant qu’il veut. Et les démocrates ont, eux, le devoir de lui répondre. Fabrice THOMAS

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